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La narration du deuil chez Christine de Pizan
« Car le sort des fils d’Adam et celui de la bête sont un seul et même sort. Comme est la mort de l’un, ainsi la mort de l’autre : ils ont tous un seul et même souffle. L’homme n’a rien de plus que la bête : tout est vanité. Tout va dans un même lieu; tout a été fait de la poussière, et tout retourne à la poussière. » – L’ecclésiaste 3:19

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Dans le Moyen Âge, Christine de Pizan raconte, sous forme d’un récit ovidien de transformation, son changement allégorique après que son mari meurt prématurément. Dans son poème Le Livre de la Mutacion de Fortune, Christine se transforme en homme à la suite de la perte de son mari. Il peut être intéressant de noter ici que le terme « métamorphose » n’existait pas encore en français à cette époque et que le mot « mutation » remplissait cette fonction. Christine attire également l’attention sur le fait que s’exprimer en métaphore reflète la vérité et ne constitue pas un mensonge. Dans son cas, la vérité derrière sa transformation de sexe symbolise la responsabilité de diriger le foyer en tant que veuve au Moyen Âge (Griffin, 2015, p.17-18).
Il n’est un secret pour personne que la perte d’une personne proche peut changer notre rapport au monde, nous réorganiser intérieurement et même nous obliger à laisser derrière nous certaines parties de nous-mêmes, comme le montre l’exemple paradigmatique de Christine, qui laisse derrière elle, de manière figurative, son sexe féminin. Ce blog n’a pas pour intention de nier les autres circonstances dans lesquelles se trouvait Christine de Pizan après la mort de son mari, qui ont sans aucun doute joué un rôle crucial dans son parcours personnel, mais vise plutôt à examiner l’aspect du deuil, premièrement comme une expérience traversée et, deuxièmement, comme un moteur de transformation dans ses histoires. Ce que je souhaite faire dans ce blog est d’analyser et de comparer la narration du deuil dans Le Livre de la Mutacion et dans Le Livre du Chemin de Long Estude, à travers deux passages du texte. À cette fin, je consulte notamment l’interprétation que Godley fait de la définition freudienne du deuil.
Même si le deuil est pénible et peut se ressentir comme une douleur, le fait d’en éprouver jusqu’à un certain point est généralement considéré comme normal et comme un signe de bonne santé mentale, lié au bien-être. C’est plutôt l’incapacité à traverser son deuil qui révèle ou crée un obstacle à notre développement et à notre épanouissement (Cholbi, 2017, p. 256).
En s’interrogeant sur la nature de la tristesse et du deuil, le facteur déterminant qui élève l’objet suscitant notre émotion au point de départ du deuil est une relation minimale d’intimité (p. 258), par exemple une personne aimée, comme c’est le cas pour Christine de Pizan qui perd son mari. Ici, Christine décrit la douleur extrême liée à la perte de son mari, qui se manifeste encore comme un souvenir vivant et inoubliable même après plus de dix années. Nous pouvons observer une séquence d’événements dans la description du Livre de la Mutacion qui illustre l’emploi de verbes dynamiques (frapper, happer, emporter). Cela montre que, dans cette histoire, la focalisation est surtout centrée sur le fait d’être pris dans l’horreur des événements, alors que dans l’autre, le narrateur décrit la dimension contemplative du deuil en utilisant des adjectifs et noms évocateurs pour peindre ses émotions intérieures, comme, entre autres, sa solitude et sa pensivité (regrettive).
| Helas ! Or est temps que je compte Le dueil, qui ma joye surmonte, Qui a ce point me couru seure, 1196 Ne puis ne l’oubliay nulle heure […] Si se vient en la nef frapper Et nostre bon patron happer Par tel rendon qu’en mer l’emporte 1240 Moult loings, lors voulsisse estre morte! (Le Livre de la Mutation de Fortune) | 65 Par son tour qui pluseurs tue, Qui du tout m’a abatue; Dont de doulour excessive Souvent seulete et pensive Suis, regretant le temps passé 70 Joieux qui m’est ore effacé Tout par elle et par la mort Dont le souvenir me mort, Sans cesser remembrant cellui (Le Livre du Chemin de Long Estude) |
Il faut révéler que, selon Godley, à partir de Freud, ce n’est pas premièrement la perte (mortelle) qui provoque le deuil, mais « la perte d’une personne aimée », ce qui entraîne une relation avec un sujet aimant. Par la rupture que la perte engendre, le sujet aimant se trouve aliéné de son rôle d’aimant selon deux modalités : d’un côté, le sujet reste fidèle à quelqu’un qui n’existe plus dans sa vie, c’est-à-dire qu’il stagne dans une relation fantôme ; d’autre part, le sujet renonce à la relation et passe à autre chose. Il devient clair que le moi du sujet ne peut pas rester intact et qu’un processus de désidentification s’opère (Godley, 2018, p. 96).
Dans l’allégorie du Livre de la Mutacion de Fortune, Christine cesse d’être transportée sous la direction de son mari. Elle est, premièrement, transformée en homme et, deuxièmement, en tant qu’homme, Christine repère le bateau et en prend la conduite. Tandis que la lyrique Christine obtient de la consolation par sa mutation, quand Fortune change son corps, dans le Chemin de Long Estude, la lyrique Christine est consolée à travers la lecture de l’histoire de Boèce. Cette œuvre lui permet de réfléchir sur la nature injuste de la vie à travers le personnage de Boèce, un homme vertueux ayant traversé des injustices non méritées. Elle en conclut qu’il faut se tourner vers une connaissance supérieure, telle que la philosophie et la foi en Dieu.
Encore une fois, nous pouvons voir les différences reflétant l’orientation vers une histoire d’aventure et d’action dans le Livre de la Mutacion versus l’orientation vers le deuil comme instrument de méditation dans le choix de la narration de Pizan. La syntaxe dans le passage sur Fortune comporte davantage d’accumulations d’actions, tandis que celle du passage sur Boèce est plus complexe, avec un plus grand nombre de subordonnées (« qui tant yert » = subordonnée relative, « Pour avoir bien » = subordonnée infinitive, « que Dieu (x) donne » = subordonnée complétive).
| 1324 M’endormi a une ressie; Adont vers moy vint ma maistresse, Qui a plusieurs la joye estrece, Si me toucha par tout le corps; 1328 Chacun membre, bien m’en recors, Manya et tint a ses mains, Puis s’en ala et je remains, Et, comme nostre nef alast 1332 Aux vagues de la mer, frapast Contre une roche moult grant cas; Je m’esveillay et fu le cas Tel qu’incontinent et sanz doubte 1336 Transmuee me senti toute Mes membres senti trop plus fors Qu’ainçois et cil grant desconfors Et le plour, ou adés estoie, 1340 Auques remis; si me tastoie Moy meismes com toute esbahie. Ne m’ot pas Fortune enhaŷe (Le Livre de la Mutation de Fortune) | Qu’on fist a Boece a Romme , Qui tant yert vaillant preudomme Et a tort fu exillié 220 Pour avoir bien conseillié Et au bien commun aidier . Ce n’est pas ne d’ui ne d’ier Que , pour soustenir droiture, Ont eu maint dure aventure. 225 Cil tout bien leur pourchacoit , Merite autre n’y chacoit Fors le louier que Dieu ( x) donne A qui a son vueil s’ordonne . Mais mal en fu merité 230 D’en estre desherité, Et ce fist la fausse envie De ceulx qui heent la vie Des bons , vrais, non mesdisans, A qui mauvais sont nuisans ; 235 Mais sages est qui se fie En Dieu , car philosophie Qui l’ot a l’escole apris, Ne l’avoit pas en despris Pour exil ne pour contraire 240 Ne pour fortune contraire (Le Livre du Chemin de Long Estude) |
Quoi qu’il en soit, par sa propre inexistence, l’objet aimé devient une abstraction de lui-même et représente la différence que son absence déclenche pour le sujet. Dans cet événement, ce n’est plus la personne réelle qui compte, mais celle construite par les souvenirs et les projections. À cause de la disparition (du corps) de la personne aimée, il devient difficile de garder intactes les croyances attachées à cette construction mentale, car il faudrait nier l’inexistence du bien-aimé. Pour le mélancolique, adresser la nouvelle vérité poserait une menace existentielle tellement insupportable qu’il préfère s’accrocher fermement à l’abstraction et à sa réalité construite.
Tandis que dans un état de deuil « simple », au bout d’un moment, une certaine finitude est accomplie après le processus de gestion de la désidentification, permettant une acceptation des faits donnés (Godley, 2018, p. 96-97). Dans ce nouvel esprit, on peut se consacrer à ce qui se passe à l’instant précis. Dans Le Livre de la Mutacion de Fortune, cela implique d’apprendre à conduire le bateau, tandis que dans Le Livre du Chemin de Long Estude, le narrateur apprend à accepter que la vie n’est pas toujours juste envers les personnes qui en sont dignes. Pourtant, ce fait est universel et on n’est pas seul en tant que personne traitée injustement. Ces passages illustrent bien cela :
| 1384 Brief et court, bien me soz ayder De quan qu’il fault a nef conduire ; Se si tost nel sos par moy duire Y appris, si qu’en fu bon maistre, 1388 Et tel me couvint a force estre, Pour moy et mes gens secourir, Se la ne vouloie mourir. Or fus je vrays homs, n’est pas fable, 1392 De nefs mener entremettable, (Le Livre de la Mutation de Fortune) | Car demonstrer son courage Tousdis n’est pas avantage . 195 Ainsi fus la enserree , Et ja estoit nuit serree, Si huchay de la lumiere, Pour le dueil qui anuy m’iere Veoir s’en fusse delivre , 200 En musant sus quelque livre Ou pour passer temps au mains. Et lors me vint entre mains Un livre que moult amay , Car il m’osta hors d’esmay 205 Et de desolacion : C’iert de consolacion Boece le prouffitable Livre, qui tant est notable . Lors y commencay a lire , 210 Et en lisant passay l’ire Et l’anuieuse pesance Dont j’estoie en mesaisance (Le Livre du Chemin de Long Estude) |
En utilisant l’outil Voyant et en téléversant environ les premiers 1 500 vers du Livre de la Mutacion de Fortune et environ les premiers 1 000 vers du Livre du Chemin de long estude, j’ai gagné une meilleure compréhension du contexte dans lequel le mot dueil lui-même a été utilisé, et l’analyse de contexte y est illustrée. Si l’on ne prend que le mot dueil, on ne constate pas d’usage singulier dans les deux textes, et le narrateur l’emploie de manière variée. Dans le Livre de la Mutacion de Fortune, le narrateur décrit le deuil de la mort de son mari comme une force qui la submerge et qui fait disparaître toute sa joie. Le deuil est également présent comme un deuil de la joie perdue, au degré où elle a perdu le bonheur qu’elle avait connu. La lyrique Christine dépeint son deuil comme une force si intense qu’il la faisait pleurer au point que Fortune en montra de la compassion. Le deuil ne représente pas seulement la perte mortelle, mais aussi la perte du chappel de sa mère, ainsi que les façons dont Fortune agit par son souffle aléatoire. Dans Le Livre du Chemin de Long Estude, le narrateur décrit le dueil comme quelque chose qui l’envahit et qu’il faut lourdement porter en tant que « mortel dueil », et également comme quelque chose qui se renouvelle chaque jour et la tourmente, jusqu’au moment où elle trouve sa consolation chez la philosophie.


Sources primaires :
de Pizan, Christine, Le Livre du Chemin de long estude, éd. Robert Püschel, Berlin, Damköhler, 1881.
de Pizan, Christine, Le Livre de la mutacion de Fortune, éd. Suzanne Solente, Paris, Champion, 1959.
Sources secondaires :
Cholbi, M., « Grief’s Rationality, Backward and Forward », Philosophy and Phenomenological Research, vol. 94, n° 2, 2017, p. 255–272.
Godley, J. A., « INFINITE GRIEF: freud, hegel, and lacan on the thought of death », Angelaki, vol. 23, n° 6, 2018, p. 93–110.
Griffin, Miranda, Transforming Tales: Rewriting Metamorphosis in Medieval French Literature, Oxford, Oxford University Press, 2015.
Sources médiatiques :
Citation : Ecclésiaste 3, 19–20, Bible Louis Segond 1910, consulté sur BibleGateway : –https://www.biblegateway.com/passage/?search=Eccl%C3%A9siaste%203%3A19-20&version=LSG;BDS
GIF 1 : –https://tenor.com/de/search/mourning-gifs
Miélot, Jean, illustration pour Épitre d’Othéa de Christine de Pizan, Les Sept Sacrements de l’Église, vers 1455, Waddesdon Manor, consultée sur Wikimedia Commons : –https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Christine_de_Pizan,_Folio_41r_%27Wheel_of_Fortune%27_from_Epitre_d%27Oth%C3%A9a;_Les_Sept_Sacrements_de_l%27Eglise,_c._1455_at_Waddesdon_Manor.jpg
Vidéo 1 : –https://www.youtube.com/watch?v=fPrxuBCIxAI
Vidéo 2 : –https://www.instagram.com/reel/DSjCBh8kXLt/?utm_source=ig_web_copy_link
Vidéo 3 : –https://www.youtube.com/watch?v=BmlrGN8WXMg
Voyant : –https://voyant-tools.org/
Texte corrigé avec l’aide de l’intelligence artificielle, idées et brainstorming réalisés avec l’IA (ChatGPT), et définition du deuil inspirée par la vidéo 2 (« nous réorganiser intérieurement et même nous obliger à laisser derrière nous certaines parties de nous-mêmes »)
